Natacha Pugnet

Trevor Gould « Peiresc et ses amis  »

 

Installation in situ

Samedi 20 octobre 2013

 

Invité à la Résidence [43.5] en été 2012, Trevor Gould est revenu en octobre 2013 pour finir de réaliser et poser une sculpture in situ, Peiresc et ses amis, sur la façade de LA NON-MAISON. Vous êtes invités à venir découvrir cette œuvre à l’angle de la rue Pavillon et de l’Impasse Saint Joseph à Aix en Provence. Remerciements particuliers à l’Atelier Buffile.

 

Peiresc et ses amis : ce titre à lui seul l’indique, Trevor Gould a conçu cette sculpture en relation avec le contexte historique, culturel et géographique, où elle prend place. Érudit du 17e siècle établi à Aix-en-Provence, Pereisc – celui que le philosophe Gassendi qualifia de « prince des curieux » – étudia notamment l’archéologie, l’astronomie, le droit et la géographie, la généalogie et l’héraldique, la zoologie et la botanique. Aimant à s’entourer d’animaux venus d’Orient, le savant fit séjourner un éléphant durant trois jours dans l’un de ses lieux de résidence, Belgentier, afin d’étudier ce qui constituait à l’époque une curiosité vivante des plus exotiques. Or chez Gould, l’animal est omniprésent, l’éléphant et le singe lui offrant un motif de prédilection. Né à Johannesburg – sa famille est d’origine européenne –, il a quitté l’Afrique du Sud pour s’installer à Montréal, dix ans avant l’abolition d’un Apartheid devenu insupportable. Familiers pour un sud-africain, les animaux sauvages sont, aujourd’hui encore, perçus par les occidentaux comme les emblèmes d’un Ailleurs fantasmatique. Dépassant l’opposition manichéenne entre nature et culture, nombre d’artistes ont conféré un rôle majeur à l’animal, qu’il soit incarnation de croyances ou support de questionnements d’ordre scientifique et éthique. Chez Gould, celui-ci est d’emblée pensé en tant que figure, réunissant un « être de nature » et ses représentations culturelles et symboliques. Plus précisément, il est une métaphore des constructions identitaires.

 

Le second élément contextuel ayant déterminé la conception de Peiresc et ses amis est la persistance, à Aix, de nombreux oratoires, installés en hauteur aux angles de rue. Figurant pour la plupart une Vierge à l’enfant, ces sculptures de dimensions modestes qui ornent aussi bien les édifices publics que privés, marquaient les limites entre les quartiers et permettaient à chaque croyant de prier depuis chez lui. Cette articulation entre l’espace symbolique et l’espace « réel », les croyances intimes et les pratiques populaires a suggéré à l’artiste un groupe figuratif inédit, également destiné à être placé à même l’architecture, celle de LA NON-MAISON, commanditaire de l’œuvre en 2012.

 

Ce groupe est formé de trois figures indissociables, un éléphant servant de socle à un couple unissant un homme et un chimpanzé albinos. Outre les Vierges à l’enfant, cette iconographie fait référence à l’héraldique et, en particulier aux représentations d’éléphants portant sur leur dos une construction, obélisque ou tour, fréquentes dans les représentations de toutes sortes, mosaïques et chapiteaux romans, fontaine, blason, etc. Reprenant certaines conventions de ces deux emblèmes, Gould les détourne en une nouvelle allégorie. Du premier, le sculpteur conserve l’attitude : son personnage porte le primate d’un bras tandis que la position de leurs têtes signale une autre proximité. De l’héraldique, il garde un profil identifiable au premier coup d’œil, le non respect des proportions et la fonction de support du pachyderme. Dans l’espace urbain, ce relief apparaît comme le substitut de l’un des motifs les plus répandus (et des plus populaires) de l’art occidental. Tandis que nous connaissons la signification de ce symbole, nous sommes déconcertés devant l’ interprétation singulière qu’en donne Trevor Gould.

 

Recourant pour l’occasion aux techniques artisanales traditionnellement mises en œuvre pour les sculptures d’oratoires – la céramique et l’engobe –, il s’approprie à dessein des moyens généralement exclus par les artistes contemporains. Il ne s’agit pourtant pas pour lui d’adopter une attitude « postmoderne », qui consisterait en la citation ou l’appropriation d’une iconographie religieuse. Et si détournement il y a, il n’est aucunement ironique. La valeur de questionnement d’un tel travail, le refus d’imposer une signification univoque, impliquent que nous réfléchissions à ce qui nous est donné à voir. Dépassant le champ de l’art, une telle réflexion semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Dans notre société largement déchristianisée, quel sens ont encore ces oratoires, dont beaucoup sont tardifs et d’une esthétique douteuse ? Pour le touriste, ne sont-ils pas les marqueurs d’un passé révolu ou, davantage, les reliques « antiquaires » d’une ville ancienne, superficiellement idéalisée ?

 

En figurant non un portrait physique de Pereisc mais celui d’un savant et d’un voyageur – ne tient-il pas le monde dans une main ? –, Gould réinvente un emblème porteur de valeurs universelles. Le singe qui littéralement fait corps avec lui constitue le second ressort narratif de l’artiste. Son traitement plastique en fait à l’évidence le double complémentaire du personnage. Généralement interprété comme une figure de l’altérité, le chimpanzé (proche génétiquement de l’être humain), ici albinos, apparaît sous le regard de Gould comme notre alter ego. Quant à l’éléphant mutilé de ses défenses, n’est-il pas davantage trophée que symbole de force ? Si, dans cet espace urbain, le groupe semble déplacé, c’est que là où nous pensions trouver une symbolique familière, nous sommes confrontés à une énigme. Un regard plus pénétrant nous permet toutefois de déceler une fable sur les relations entre les êtres et, partant, d’y retrouver une forme d’humanité différente de celle qu’incarnait à partir de la Renaissance une Vierge devenue mère. Provocant un jeu d’interrelations entre passé et présent, ici et ailleurs, identité et altérité, l’artiste nous offre l’occasion d’une réflexion sur notre propre position, originaire, spatiale, culturelle et historique. Les amis de Pereisc agissent au sein d’une fiction ouverte, conçue comme un miroir oblique.

 

Natacha Pugnet

 

Docteur en sciences de l’art, Natacha Pugnet enseigne à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nîmes. Auteur de nombreux articles sur les pratiques récentes, elle collabore à la revue 20/27 (Paris, M19). Elle a fait paraître un ouvrage d’entretiens, Figures d’artistes (Archibooks, Paris, 2008), et, sous sa direction, Jeux d’exposition (ESBAN, 2011) et Les doubles je[ux] de l’artiste (PUP, Aix-en-Pce, 2012), qui interrogent le rôle, le statut et la figure de l’artiste.