PREMIÈRE HISTOIRE(S)

Camille Moravia

dimanche 1er octobre 2017 de 15h00 à 20h00

avec l’aimable soutien de Sandra Bismuth Vauclin

ANATOMIE D’UNE RENCONTRE

 

Elle a dit : « Je parle de là où je suis, de là où nous sommes. Avant ça ne m’intéresse pas. »

 

C’est l’histoire d’une rencontre ; de plusieurs rencontres. Une table dans un bistro parisien, quelques verres et une discussion qui naît. Une histoire courte et une histoire longue. Des histoires qui se chevauchent, des personnages qui entrent en milieu de parcours et d’autres qui souhaiteraient en sortir. Mais une fois mis en présence, le récit peut commencer.

 

Je ne parlerai pas de Lacan, ni de Barthes, et peu d’Anaïs Nin. Je parlerai de Camille Moravia, de Pasolini, de Cocteau, de Giorgio Agamben, de Nietzsche et ses considérations inactuelles. Je parlerai de là où je suis aussi, parce qu’il n’est pas envisageable de parler de manière objective. J’interroge le présent, cet espace qui a été ouvert et qui nous permet d’observer l’histoire en train de se faire. N’est contemporain que celui qui regarde avec une distance sa propre vie. Je vais désapprendre à connaître Camille Moravia pour plonger dans un de ses protocoles.

 

Les règles du jeu que Camille Moravia énonce avant de prendre une photographie ou de réaliser une performance lui permettent de sortir des cadres, de risquer ailleurs. C’est ainsi qu’en novembre 2016, elle lance un appel à candidature pour trouver son mari. Le lauréat vient alors dans son exposition passer la nuit avec elle. La rencontre devait s’opérer à cet endroit mais elle fait sa connaissance. Il écrit un livre sur l’amour, elle travaille sur des protocoles de rencontre. Ils sont d’accord sur l’impossibilité de l’amour. Lui est dans la théorie, elle est dans la pratique. Mais ils s’ennuient, et elle décide de projeter son amour sur lui. Ils ignorent si cet amour fiction va être bousculé par la réalité, mais le protocole est mis en place pour se demander jusqu’où on on peut aller trop loin. Finalement, c’est comme si une liberté totale pouvait être maîtrisée par les règles d’un jeu imaginé.

 

Elle a dit : « J’ai une loi, elle dit que l’on aime celui à qui on peut dire sa vérité, avouer sa vérité […] Tout est vrai, et pas. »

 

J’ai demandé à Camille Moravia : « Et si tu étais la nouvelle Anaïs Nin ? ». À partir de cette interrogation naïve, comme aurait pu l’être l’écriture de Anaïs Nin lorsqu’elle a commencé son journal à onze ans sur un bateau qui la menait à New-York, Camille invente son œuvre. Elle défie la fiction de ne pas entrer dans le champ du réel. Elle utilise Anaïs Nin comme donnée première d’une équation et contourne la question de la filiation. Elle écrit un faux journal, publie un faux livre, invente une fausse histoire d’amour, crée une œuvre vraie. Parce qu’il n’aurait pas d’enfants, la naissance est arrivée ailleurs. Parce qu’il n’aura jamais été question que de création et non d’amour. «  Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité » [1].

 

C’est la construction de l’œuvre en train de se faire qui est exposée dans une péniche parisienne pendant cinq heures : une recherche sur la façon dont s’écrit l’histoire de l’art au présent.

 

« On peut s’enfermer un temps long quelque part sans spectateur. Long ? C’est relatif. Combien ? Cinq. C’est des heures ? »

 

Entre les lignes de ces différentes histoires mêlées, s’inscrit l’œuvre qui habite la péniche. Cette œuvre se transforme lorsqu’elle sort de son lieu de monstration. Il reste la trace de ce moment et l’archive d’un temps que l’on ne matérialise pas : une œuvre in situ non située. Ce temps, qui n’a pas de dates, c’est celui de la mémoire. Le spectateur n’est plus voyeur mais prend part à cette histoire.

 

Camille Moravia présente sur la péniche Vega cette autobiographie fictionnelle qui se dessine en trois étapes. Six carnets Moleskine ont été remplis à l’encre noire. Ils retranscrivent les conversations qu’elle a eu avec lui depuis plus d’un an. Chaque mot a été enregistré tel qu’il a existé. Ces carnets noirs sont entourés d’un fil rouge, puis enfermés dans une boîte scellée. Disposés dans la salle des machines, ce sont les entrailles d’une vérité dont on ne distingue pas les contours. Insaisissable cage, seule l’ombre portée de ces écrits tend à s’évader, à sortir du cadre. Et puis, il y a la mer.

 

Elle a dit : « Image muette à la mer, il faut marcher ou quelque chose »

 

L’horizon de la Seine fait office de sas de décompression, et nous permet de prendre cette distance nécessaire pour observer ce qui est devant nos yeux. Camille Moravia est partie à l’océan, et a voulu inverser la caméra, changer l’œil qui fixe le sujet. Guide ou auteur de cette balade sur la plage, elle met un pied à l’intérieur de ce cadre avec sa vidéo « Fallait-il qu’on nous crève les yeux », tournant en boucle dans la chambre nuptiale. Un voyage de noces filmé, au bord de l’eau, sur une plage sans nom. Elle porte la robe de mariée de sa mère, trop étroite pour elle. Il tient la caméra, mais c’est elle qui dirige le champ. Est-elle vraiment partie ?

 

Les panneaux noirs apparaissent ensuite proposant une série d’affirmations au conditionnel : « Si j’étais la nouvelle Anaïs Nin … ». Elle se place au centre de cette histoire dont elle devient l’actrice principale. Elle répond à cette question initiale grâce à ces images mouvantes. Si elle était bien cette nouvelle figure à qui l’histoire littéraire a voulu donner le rôle d’une femme (d’) écrivain libertaire, voici ce qu’elle aurait été.

Finalement, qui est Camille Moravia ?

 

Anaïs Nin a cherché tout au long de sa vie l’écriture de sa grande œuvre. Le temps l’aura consacré avec son journal. En point d’orgue à cette anatomie de la rencontre, Camille Moravia décide d’écrire le sien. A partir des textes interdits des carnets, après s’être glissée dans la peau d’Anaïs Nin, elle se révèle et joue avec l’histoire en entremêlant les réalités.

Deux voix distinctes dans les carnets se muent en un récit singulier qui se termine finalement au-dessus de la cheminée, sur un promontoire accueillant un journal. Ce n’est plus celui de Anaïs Nin mais celui de Camille Moravia. Le dialogue se mue en une seule et même voix. On ne distingue plus qui est elle et qui est lui. Les deux histoires s’entremêlent et à l’intérieur de cette péniche, Camille Moravia personnifie la rencontre. Il est question de tendre vers un absolu, dans lequel disparaît le singulier : ils ne font plus qu’un, ou n’existent plus.

 

« Il y a le moment, et l’écriture de ce moment. La réalité, et l’écriture de cette réalité » (Pier Paolo Pasolini)

Finalement, comment retranscrire un instant ? Le présent n’existe plus à partir du moment où il est nommé. Le passé reste inaccessible, et le futur ne semble atteignable qu’à l’instant où nous écrasons le présent. Serait-il fou de penser qu’il est possible de créer une écriture en dehors des lignes du temps, une écriture qui garderait à l’abri les histoires de chacun, celles de Camille Moravia et des personnes invitées dans ses protocoles ? C’est une histoire morcelée qui est donnée à voir. Chapitre après chapitre, chacun a l’occasion de se saisir de l’insaisissable, de parties immatérielles qui font sens une fois mises bout à bout. Personne ne connaît l’issue de ce chemin. Lorsqu’on y arrive, que nous reste-t-il à faire ? Il faut chercher et non pas trouver.

 

Dire c’est annoncer ce qui va se passer, forcer la réalité à arriver, rediriger le passé, le futur, l’imaginaire vers un présent construit de toute pièce. Le premier mensonge est celui que nous nous imposons en créant cet écart entre la pensée et la parole. Nous racontons une histoire à plusieurs voix, qui ne fige pas un moment mais qui est un aperçu de la création en train de se faire. Le mot de la fin n’a pas encore été prononcé.

 

« TOI : C’est moi qui décide de la fin des choses »

 

 

 

Sacha Guedj-Cohen

 

 

 

[1] NIETZSCHE, Friedrich. La naissance de la tragédie. Flammarion, 2015.