AU-DELÀ DE L’HISTOIRE RACONTÉE

« Quand il est parti il ne savait pas où il allait. Quand il est arrivé il ne savait pas où il était. Et de toute manière il s’en foutait »

Un doxographe inconnu, Pourrières, France, 07/07/1990 – 09/07/2016

Les 9 & 10 juillet 2016
au Couvent des Minimes & au Château La Coste

Du 7 au 31 juillet 1990, Michèle Cohen organisait l’exposition « Chine demain pour hier », première exposition collective d’art d’avant-garde chinois en Occident, sous le commissariat de Fei Dawei, cri- tique d’art chinois. L’exposition réunissait six artistes chinois, qui ont quitté la Chine peu de temps auparavant : Cai Guo Qiang, Yang Jie-Chang, Yan Pei-Ming, Huang Yong Ping, Chen Zhen, Gu Wenda ainsi qu’un compositeur contemporain Chen Qiqang. Ces artistes ont investi l’intégralité du village de Pourrières, dans le sud de la France, ainsi que le Couvent des Minimes, restauré par le peintre Jean de Gaspary. Loin de l’effervescence de la capitale, loin des grandes institutions, le lieu de l’exposition, ce petit village du sud de la France a permis aux œuvres de parler d’elles-mêmes. Le choix du lieu en marge des circuits traditionnels de l’art ouvre un débat sur la pratique de l’in situ à l’aube des années 1990, soulève plusieurs questions sur l’échange et les malentendus interculturels et offre finalement une liberté des plus totales aux artistes réunis.

 

Vingt-six ans plus tard, Sacha Guedj-Cohen, jeune chercheuse en histoire de l’art, intéressée par la question des archives du présent, décide de revenir aux origines de cette histoire par le biais du récit et de la rumeur et de partager la suite de ses recherches en invitant autour de plusieurs tables rondes des artistes, chercheurs, galeristes, experts, directeurs d’institutions et passionnés de l’art.
Les archives retrouvées de 1990 sont des fragments de récits qui ont participé à l’écriture d’une histoire collective : une histoire restée oubliée pendant un quart de siècle. Nous souhaitons montrer ces objets- témoins d’un temps passé au Château La Coste, haut lieu de l’art contemporain de notre région.

 

Il est question ici de discuter d’hier, de demain, mais avant tout d’ici et maintenant.

C’est le hasard d’une rencontre entre « les Domaines de l’Art » et Fei Dawei qui est à l’origine du projet « Chine demain pour hier »…

 

Très vite, le hasard est devenu nécessité et urgence…

 

Pour rester fidèles à leur manifeste, les « Domaines de l’Art » ont voulu provoquer une rencontre entre ce groupe d’artistes et un village de Provence dressé au pied de la Sainte-Victoire, et cependant anti-cézannien. C’est pour sortir des circuits traditionnels, en choisissant des lieux hors normes, que les « Domaines de l’Art » ont élu le village de Pourrières, ni musée, ni galerie, mais plutôt alibi, prétexte à une ouverture vers l’extérieur.

 

« En effet, plus que par les centres, ce sont par les périphéries que se font les échanges, qu’évoluent les idées, que sont assurées les transmissions, que se mêlent les imaginaires » Charles Nugue.

 

Car il n’est pas question ici de faire l’apologie d’un lieu. Dans « Chine demain pour hier », les artistes créent des œuvres in situ sans scénographie apparente. Ils affrontent le village sans le vénérer.

 

Sur les pas des portes, sur les places et dans les champs transfigurés par les artistes, les imaginaires peuvent se mêler car l’art c’est aussi le rapport à l’Autre …

 

Michèle Cohen

Etape 1 : Huang Yong Ping

1990 : fondations en béton de l’hexagramme Sheng, tiré à partir du Yi King LE JUGEMENT :
La poussée vers le haut possède une sublime réussite Il faut voir le grand homme Ne crains pas
Le départ pour le sud apporte la fortune
2016 : aire de jeux pour enfants et parking de l’Ecole Saint-Exupéry

 

Etape 2 : Yan Pei-Ming

1990 : plus de 30 portes de garage peintes dans le village 2016 : portes de garage peintes, passées par le temps

 

Etape 3 : Chen Zhen

1990 : Le Passage / Le Circuit
Disposition de deux poids lourds en T, une autre sorte de Musée qui crée un espace banal /mystique, stable/mouvant Un monde détaché/accroché
99 objets trouvés fixés sur les branches des arbres dans une forêt
2016 : Place du Château

 

Etape 4 : Gu Wenda

1990 : « DE »
Quatre pierres enfoncées dans la terre de 2m x 1m x 1m
Les positions de l’enfoncement des quatre pierres se trouveront aux côtés est, sud, ouest, et nord au pied de la colline de Pourrières. Le plan est enterré sous l’Eglise
2016 : devant l’Eglise de Pourrières

 

Etape 5 : Yang Jie-Chang
1990 : peintures noires, colonnes et explosions
« Au sein d’un bloc de terre il y a une caisse Dans la caisse il y a des reliques C’est une colonne noire
Encore une colonne noire »
2016 : Couvent des Minimes

 

& Cai Guo Qiang

45 impacts et demi de météorites faites par l’homme pour sa planète de 45,5 milliards d’années Dialogue entre les alchimistes et les extra- terrestres L’instant de l’explosion rappelle l’explosion initiale gravée profondément dans la mémoire de l’homme et de la nature.
2016 : quelque part, dans un champ de Pourrières et au Couvent des Minimes

Pour aujourd’hui, non pas demain

Cheng Ran est né en 1981 en Chine. Il vit et travaille à Hangzhou.

 

Depuis le début des années 2000, l’artiste n’a cessé d’explorer la physicalité des images en mouvement, produites aussi bien avec des caméras de téléphone mobile, Super 8 ou HD. Invité à la Résidence [43.5] par Sacha Guedj-Cohen en juin 2016, Cheng Ran est venu passer plusieurs jours aux alentours du village de Pourrières et à Aix-en-Provence.

 

« Notre dialogue a commencé avec la question des archives retrouvées autour de l’exposition « Chine demain pour hier » : une exposition qui s’inscrit à la fois dans une histoire de l’art française, puisqu’elle a eu lieu à Pourrières dans le sud de la France, au sein d’une histoire de l’art chinoise, mais avant tout dans une histoire de l’art interculturel, sans frontières donc. Les œuvres des artistes de l’avant-garde chinoise ont marqué profondément le travail de Cheng Ran car ils ont été parmi les premiers à ouvrir la voie, à montrer le chemin aux générations futures.

 

C’est une histoire à plusieurs voix qui s’est écrite au fil des années et qui continue de s’écrire aujourd’hui. Dans cette conversation entre passé et présent, un regard transversal Est-Ouest s’ajoute au débat pour finalement discuter autour d’un même moment qui est passé en un éclair entre les 7 et 8 juillet 1990. Aujourd’hui, en 2016, c’est un autre moment que nous essayons de partager. Cheng Ran décide alors de retranscrire son voyage, entre les différentes temporalités et entre les différentes géographies.

 

Plusieurs prises de vues entre Aix-en-Provence, la Résidence [43.5], la Sainte-Victoire, le Château La Coste et le village de Pourrières se succèdent comme un récit sans narration. Le fil rouge de cette création est une poésie sonore, un dialogue sino-français à la limite de la fiction et du réel. L’artiste s’exprime en français et je lui réponds en chinois. Les mots n’ont plus le même sens lorsque nous ne les comprenons pas et c’est la mélodie de ce récit fragmenté qui permet à chacun de voyager au cœur des souvenirs et des non-souvenirs. Ce qui peut naître des malentendus interculturels n’est plus ce à quoi l’on peut s’entendre. Il est question ici de trouver cette beauté qui se cache dans les interstices des malentendus, car c’est dans les espaces auxiliaires, dans les marges du discours raconté que cet échange apparaît.

 

Le récit oral devient le vecteur d’une histoire collective à plusieurs entrées et met en lumière une brèche spatio-temporel, pour parler d’hier, de demain mais avant tout d’ici et maintenant. »

 

Sacha Guedj Cohen

Cheng Ran, stills from « Pour aujourd’hui, non pas demain », video, 4 min 05, 2016 © The Artist

« Une histoire unifiée est impossible, mais des récits fragmentés restent tout de même un récit. Et ce dernier a lieu en dehors de l’histoire racontée »

Intervenants

Michèle Cohen

 

Historienne d’art et commissaire d’expositions indépendante. Elle dirige LA NON-MAISON depuis mars 2000, continuité des Domaines de l’Art. En 2011, elle transforme LA NON-MAISON en « micro centre d’art » avec l’ouverture de la résidence internationale [43.5] et elle fonde l’Ecole du Regard. Depuis le commencement, elle s’intéresse aux moments de jaillissement de l’art, quelque soient les époques ou les pays. Elle cherche à construire un laboratoire de recherche interdisciplinaire et international, un espace de réflexion sur le processus de création. Membre du CIMAM depuis 2014.

Jean-Marc Decrop

 

Spécialiste d’art contemporain chinois et asiatique, affilié à la Chambre Nationale d’experts CNES et à la confédération européenne d’experts CEDEA
Il a été l’un des pionniers dans la découverte et la promotion de l’art chinois en Europe, conseillant et aidant à la constitution d’importantes col- lections européennes dans ce domaine, dont celles de Guy Ullens, AM. Gillion Crowet, JJ. de Flers, P. Donnersberg et DSL collection. Il a organisé plusieurs expositions internationales : à Macao (Futuro, CACOM 2000), au Brésil (China, FAAP, Musée de l’Université de Sao Paulo 2002), à Paris (Paris-Pékin, Espace Cardin, 2002), à Lisbonne, (Subvertion et Poésie, Fondation Culturgest, 2003) et d’autres lieux. Il a publié plusieurs livres dont Modernités Chinoises, Skira 2003 en collaboration avec Christine Buci- Glucksmann ; Red Flag Liu Xiaodong, Mapbook 2006, Red Flag Zheng Guogu Mapbook, 2008 et China, The New Generation, Skira 2015 en collaboration avec Jérome Sans. Il est aussi actif dans l’art d’Asie du Sud-Est, notamment en Indonésie et au Pakistan ainsi que dans l’art contemporain du Monde Arabe.

Jean De Gaspary

 

Propriétaire du Couvent des Minimes, artiste peintre. Il a exposé au Centre Pompidou, à l’Institut Français d’Architecture et dans de nombreuses galeries (Galerie Bernheim-Jeune, Michel Dauberville, Galerie Romagny). En 1966, il se ballade à Pourrières et trouve le Couvent des Minimes, qu’il va restaurer pendant près de quarante-cinq ans.

Lorenzo Fiaschi

 

Directeur de la Galleria Continua avec Mario Cristiani et Maurizio Rigillo depuis 1990. Il y a vingt-six ans, trois amis décident d’ouvrir une galerie à San Gimignano, un petit village médiéval au milieu de la Toscane. Le désir de la Galleria Continua est de créer un pont entre le passé et le présent – le nom de la galerie symbolisant la continuité entre passé, présent et futur – à la recherche de lien entre les artistes italiens, leurs recherches actuelles et le circuit international. Galleria Continua a ouvert un espace d’exposition à Beijing en 2005 à la suite de la relation très étroite entre Lorenzo Fiaschi et Chen Zhen : une fenêtre sur la démocratie, un espace permettant le dialogue entre les cultures. Une galerie aux Moulins, dans la campagne parisienne correspond à la volonté de Lorenzo, Mario, Maurizio de décentraliser et de créer des rencontres inattendues dans un contexte rural. Une nouvel espace d’exposition a ouvert en 2015 à La Havane.

Sacha Guedj-Cohen

 

Diplômée du Master II Histoire de l’art de l’Université Paris 1- Panthéon Sorbonne. Elle propose d’étudier la façon dont s’écrit l’his- toire de l’art au présent. Après une première recherche autour de l’Appartement 22 fondé à Rabat en 2002, elle se tourne vers l’exposition « Chine demain pour hier » événement qui a traversé les années en marge à la manière d’une rumeur. Ses thématiques de recherches s’éloignent du champ strictement formel de l’histoire de l’art, pour mêler sociologie, histoire et historiographie de l’art autour d’un même sujet d’étude : l’archive du présent.

Abdellah Karroum

 

Critique d’art et commissaire d’exposition. Il a fondé L’appartement 22 à Rabat en 2002. Ses recherches et expériences dans le domaine de l’art contemporain aboutiront à la mise en place des expéditions le bout du monde. Avec ces expéditions, il remet en cause le fondement des expo- sitions internationales sur un modèle global et revendique la relativité de la rencontre entre une œuvre, supposée comme telle, et un public. Le principe des « expéditions » est, pour lui, un outil critique et un cadre expérimental libérateur du schéma des expositions patrimoine des musées et valeur des conservateurs. Il est depuis 2013 Directeur du Mathaf, Musée d’art contemporain de Doha, Qatar.

Bernard Marcadé

 

Ecrivain, critique d’art, professeur d’esthétique et d’histoire de l’art à l’Ecole régionale supérieure d’expression plastique de Tourcoing de 1975 à 1985, puis de 1985 à aujourd’hui à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris Cergy. Fortement marqué par Dada et l’Internationale situationniste, ses activités de critique et d’organisateur d’exposition peuvent être comprises comme une tentative de montrer l’art avec les armes de l’art, c’est- à-dire avec la complicité des artistes. Il a dirigé la revue A Rebours (1979-1982), Feu (1989-1995). Auteur de plusieurs ouvrages – dont la biographie de Marcel Duchamp la plus importante en français à ce jour – il prépare une biographie de Francis Picabia et une monographie de René Magritte. Il a été commissaire, avec Marie-Laure Bernadac, de l’exposition Féminin- Masculin, Le sexe de l’art au Centre Pompidou en 1995.

Yves Michaud

 

A enseigné la philosophie aux Universités de Clermont-Ferrand, Montpellier, Rouen, Berkeley, Édimbourg, Tunis et Sao Paulo, puis à Paris Sorbonne. Dans le cadre de son activité de critique d’art, il a été directeur de l’École des Beaux-Arts à Paris de 1989 à 1996. Il a été le concepteur et l’organisateur de l’Université de tous les savoirs, une université populaire libre faisant le bilan des connaissances actuelles (www.utls.fr). Ses domaines de travail sont la philosophie politique, l’esthétique, l’art contemporain et la philosophie de la culture. Il publie fin mars 2016 un nouvel essai : Contre la bienveillance (Stock) et prépare un livre sur la culture aujourd’hui : La culture entre deux mondes.

Emmanuel Perrotin

 

Fonde la Galerie Perrotin en 1989 à l’âge de 21 ans. Il a depuis ouvert quatorze espaces différents, essayant d’offrir des dispositifs de plus en plus stimulants à la création actuelle. Il accompagne les artistes, certains depuis plus de 20 ans, dans la réalisation et la poursuite de leur rêves et projets les plus fous. Depuis 2005, la Galerie Perrotin a ouvert trois espaces d’exposition à Paris, une galerie à Hong-Kong en 2012 puis elle s’installe à New-York en 2013. En 2016, La Galerie Perrotin inaugure un nouvel espace à Séoul avec une librairie présentant les éditions et livres publiés par la Galerie.